Voler ou emporter ?
Par thecaire le jeudi, avril 10 2008, 08:47 - La vie à la bibli - Lien permanent
Un pré-ado a été surpris par une collègue alors qu'il sortait de la bibliothèque avec un CD (sans boîtier) non enregistré sur sa carte. Tentative de vol ? Peut-être. Mais un petit doute tout de même, ce jeune étant un nouveau venu. Pour les gens qui entrent dans une bibliothèque sans en connaître les règles implicites, celles-ci n'ont rien d'évident.
Moment de vie qui remonte à une dizaine d'années, juste après l'ouverture de la grande belle bibliothèque multimédia du centre ville :
Une vieille dame me dit un jour :
"Je ne savais pas qu'il fallait faire écrire les livres qu'on emportait.
- ...???... Que voulez-vous dire ?
- Oui, on m'a dit qu'il fallait les faire marquer.
- Effectivement, vous devez les faire enregistrer sur votre carte pour les emprunter.
- Les autres fois, je ne l'ai pas fait.
- ...??? Et ça n'a pas sonné quand vous êtes sortie ?
- Si, mais personne ne m'a rien dit.
- Vous avez fait ça plusieurs fois ? Et vous les avez ramenés ?
- Oui oui, à chaque fois. J'avais pas compris qu'il fallait qu'ils soient marqués. Et après, je les ai remis.
- Vous avez réussi à les remettre à leur place ?? La bibliothèque est très grande, non (15000 m2) ?
- Oui oui, je les ai reposés à peu près. C'est vrai qu'on s'y perd, ici.




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Commentaires
Sympa cette anecdote ! J'ai connu une annexe où les cd partaient en étant glissés entre les pages des livres. Quand ceux-ci étaient démagnétisés, les cd l'étaient aussi... Bye bye les cd !
Sinon c'est vrai que les nouveaux inscrits, souvent jeunes, ont tendance à ranger directement les documents. Je me souviens aussi d'une fois où, venant d'inscrire une dame, je lui présentait la bibliothèque en terminant par les vidéos qui incluaient VHS et DVD. Bon déjà elle ne connaissait pas les cd audios et j'ai patiné un moment avant de m'en rendre compte. Mais le must c'est que quand je lui ai dit qu'on allait mettre les documents sur sa carte, elle m'a répondu qu'il n'y avait pas assez de place pour tout écrire...
Les gens qui veulent piquer des trucs ont pas mal d'imagination, c'est vrai : par ex. glisser un 2ème CD dans un boîtier pour faire démagnétiser l'ensemble ou même (là, c'est vicieux) entourer CD et DVD de papier alu et sortir tranquillement sans que ça sonne.
En parlant de vieilles dames, une fois j'en ai trouvé une au fond de la bibliothèque, au bord des larmes parce qu'elle ne retrouvait plus la sortie. T'imagines l'angoisse ? Je ne sais pas si elle est revenue, en tout cas je ne l'ai jamais revue. Pour certaines personnes, les grandes bibliothèques sont des lieux terribles...
Elle fait vraiment 15000 m2 ou y a un zéro de trop ? Parce que dans 15000 m2 y a pas que les vieilles dames qui feraient dans l'angoisse ! Rien que dans mes 800 m2, je panique toujours à l'heure de la fermeture, de peur qu'on n'ait oublié un gamin quelque part...
Pas de zéro de trop : dans ma ville, la bibliothèque centrale, qui fêtera bientôt ses 10 ans, a bien une surface totale de 15 000 m2. Je l'ai quittée il y a 2 ans pour une bibli de quartier plus petite : 1 200 m2, avec des coins, recoins, cachettes, couloirs,... Il nous est arrivé, à la fermeture, de voir apparaître un enfant non réclamé, dont nous ne savions que faire !
Histoire courte: c'est l'histoire d'un mec de 26 ans qui vient de se faire fâcher par sa mère pour avoir ramener encore une fois ses documents en retard. Je vous avais prévenu que c'était une histoire courte, mais est-ce une histoire drôle?
Trop drôle, jaja !!!§*&&#! Sa mère, elle est bib' ou quoi ?
Histoire courte qui va finir par être longue...
C'est l'histoire d'un mec de 26 ans qui, en plus de se faire fâcher par sa maman parce qu'il ne ramène pas ses livres à temps à la bibli, se fait aussi fâcher par sa chérie parce qu'il fait des fôte dortografe dans les commentaires qu'il laisse sur le blog de madame thécaire...
@ Mademoiselle Vengeure masquée
T'es un peu dure, je trouve ! Les fôt, c pa grav, ici on est pas à l'école. Le mec de 26 ans, le pauvre, c'est pas sa fête tous les jours, si je comprends bien ! Faudrait pas que ça le dégoûte d'aller dans sa bibliothèque préférée...
L'histoire courte s'allonge, s'allonge... Quelqu'un aurait une suite ?
Mais les fôts c pa grav m'sieur, disait le mec de 26 ans le jour où il se fit jeter son CV à la gueule après un entretien de recrutement foireux.Sa maman fâchée et sa chérie vengeure masquée commencèrent à tirer une tronche de deux mètres quand elles comprirent que le mec de 26 ans trouverait pas de boulot, resterait tirer sa glande à la maison et finirait dans des plans galère minables. Ah, s'ils n'avaient pas écouté la madame thécaire démago. C'est pas grave, qu'elle disait la fonctionnaire bien au chaud, c'est pas grave, les fôts....
@ MD
Démago, Madame Thécaire ? Ayant fait des études de langues et de linguistique, je me pose pas mal de questions sur le statut de la "faute" de français, parfois, effectivement, un facteur de discrimination. N'oublions pas que l'idée de faute est née avec l'invention de l'imprimerie. Auparavant, la plus grande fantaisie régnait dans les écrits.
Plusieurs pays ont fait le choix, à diverses époques de leur histoire, de simplifier leur orthographe qui n'était plus adaptée aux usages. En France, nous restons crispés sur une tradition finalement pas si ancienne, et effectivement bien bousculée sur les blogs - je suis allée sur des blogs d'ados, aïe aïe aïe !
A mon avis, il faut tenir compte du contexte :
- sur un blog, on va vite, on écrit directement sur clavier sans toujours relire attentivement ; la "faute" n'a pas d'importance, l'orthographe peut même être créative sans que cela gêne la lecture
- dans un livre publié par un éditeur sérieux, ou dans la presse écrite, la faute fait tâche, elle est le signe d'un déficit de relecture, elle indique aussi que l'éditeur n'a pas jugé utile d'employer (et donc payer) un correcteur professionnel - c'est malheureusement de plus en plus souvent le cas
- un CV, d'accord avec vous, se doit d'être aussi parfait que possible ; un écrit professionnel aussi.
A mon avis, la peur de la faute est assez sclérosante, un peu de fluidité dans ce domaine peut aider à libérer des énergies créatives.
Qui veut continuer l'histoire du jeune de 26 ans ?
bon, faut pas s'enflammer non plus je faisais cette remarque pour rigoler et pas pour faire la police du web...
Pfff
On n'est plus sous Gutenberg. Depuis, il n'y a que les fautes de frappe qui sont autorisées. Or quand vous dites : "la faute fait tâche, elle est le signe d'un déficit de relecture", je vous signale que vous faites une faute de français, ou un contresens, en écrivant "tâche" (à faire) avec un accent alors qu'il s'agissait d'une tache (de gras, de vin...). Et ce n'est pas une faute de frappe. C'est donc extrêmement grave pour une professionnelle de la Culture. Inquiétant mème.
Vous dites que la peur de la faute est sclérosante ? Elle l'est bien évidemment pour ceux qui ne sont pas à l'aise avec la langue écrite. Pour ceux qui la maîtrisent elle n'existe pas. Au contraire, la maîtrise de la langue procure des satisfactions et une créativité d'autant plus fortes qu'elles sont débarrassées du poids des maladresses passées et futures et du doigt hypothétique des censeurs. Imaginez-vous Hugo stressant à l'idée de faire une faute ?
La question majeure c'est qu'il y a deux langues en France maintenant : la langue écrite, en passe de devenir un mandarin incompréhensible aux masses, et la langue parlée. Cette dernière va de 200 mots pour les aculturés de banlieue à 800 pour les plus chanceux. Et encore s'agit-il de mots mutilés, d'écriture phonétique, de vocabulaire appauvri. Elle ne permet donc plus l'accès à grand-chose. Et surtout, cette "culture de l’oralité » se diffuse actuellement dans toutes les classes sociales (en particulier les classes moyennes, vous en jouez vous-mème un petit air en début de billet), au détriment de la « culture livresque et humaniste » qui, elle, n’est quasiment plus transmise. On est dans un oral-écrit de l'immediateté. Et de la connivence en fait. Car réduit au minimum, il n’est destiné à être compris que par celui à qui on s’adresse. (Le blog d'ado s'adresse à sa "tribu"). Or, la spécificité de l’écrit par rapport à l’oral est qu’il permet de communiquer en différé et sur la durée, et avec le plus grand nombre.
Nul n'est censé ignorer la loi, dit-on. Mais qui pourra la lire et la comprendre, puis la transmettre sans la déformer ? Allons-nous vers un monde sans loi commune pour une question d'illisibilité ?
Le code pénal en texto ?
Je jour où l'on a toléré les fautes en leur donnant un statut de non-gravité, on a élargi le fossé entre la langue de tous, l'écrit, et la langue parlée, de plus en plus communautaire. Ce fut un premier pas. Le reste a suivi.
Allez sur Skyblog. On dit que presque 35 000 blogs ados sont créés chaque jour,la plupart étant éphémères. La promenade vaut le détour.
Dites-vous qu'un jour vous devrez peut-être écrire une nouvelle fois le règlement de votre bibliothèque de façon à ce qu'il soit compris par vos usagers. Pourquoi pas un message audio , ou un SMS en texto ? Avec un retour automatique "votre message a été lu". Lu, mais compris ...
L'appauvrissement de la langue est un phénomène constaté par tous les linguistes. Et ce n'est pas un problème de culture mais d'abord un problème de communication, notamment des idées.
Quand tâche et tache ,ou t'h, veulent dire la meme chose, ils ne veulent plus rien dire de précis. Nous perdons donc à ce moment là deux mots d'un coup. C'est comme cela que ça fonctionne...
Cordialement,
La tache, "la faute qui fait tâche", c'était volontaire, Madame gendarmette - je me demande pourquoi j'ai l'impression que vous êtes une femme... Pour le reste de votre commentaire, extrêmement intéressant, je vous répondrai plus tard : le temps me manque pour rédiger une réponse pertinente, intelligente, audacieuse, innovante, sans fôte
- A mon avis, vous commettez plusieurs erreurs :
Vous confondez langue et écriture : "la langue écrite", "la langue parlée", cela n'existe pas ; ce qui existe, ce sont des registres de langues (relâchée, standard, soutenue, littéraire,...) que l'on retrouve aussi bien à l'écrit qu'à l'oral.
L'"appauvrissement de la langue constaté par tous les linguistes", dont vous faites état, n'existe pas non plus : les linguistes s'intéressent à tous les faits de langues, dont ils dressent le constat et qu'ils analysent sans porter de jugement. Ce sont les grammairiens-prescripteurs qui disent le bon usage et qui relèvent les "fautes".
- Réécrire le règlement de la bibliothèque pour qu'il soit compris de tous ? Quelle bonne idée !
- Code pénal bientôt "illisible" ? Ne l'est-il pas déjà un peu ?
- Les jeunes de banlieues, ces "aculturés" que vous montrez du doigt, ont un vocabulaire de 200 à 800 mots ? Quelle affirmation méprisante ! D'où tenez-vous cette information ? Qui a compté ? Et vous, combien de mots connaissez-vous et utilisez-vous ? Toute l'oeuvre de Racine, le grand, l'immense Racine pour lequel j'ai une admiration sans borne, tient en moins de 3000 mots... (info trouvée dans "La fabrique de la langue" de Lise Gauvin).
- Avez-vous déjà eu accès à des manuscrits d'écrivains ? On peut y faire de bonnes cueillettes de "fautes" !
- Enfin, ne serait-il pas possible que nous soyons en désaccord sans que vous vous livriez à des attaques personnelles ? "Classe moyenne", "fonctionnaire", "démago", je crois bien que vous cherchez à me délocuter, comme disent les linguistes...
- Enfin (suite), votre discours me semble appartenir à une époque que j'aimerais révolue. Je vous conseillerais bien d'écouter un peu de rap et de vous intéresser à l'énorme travail sur la langue qui s'y révèle. Peut-être une occasion pour vous de changer de regard sur les jeunes de banlieues ?
Monsieur ou madame MD,
C'est d'une main tremblotante que je réponds à votre commentaire du 19 avril rédigé à 5h38, je tenais à le souligner, ce qui peut laisser penser que vous passez vos nuits à traquer, matraque virtuelle en main, tous les attentats orthographiques du web, ce qui m'amène à vous dire: bon courage! Néanmoins, vous y présentez ma destinée comme étant fichue et visiblement inutile à la société, tout cela, rappelons le, en raison d'une coquille qui ne justifie pas de votre part tant de pessimisme à mon sujet. Rassurez vous, je vais bien: ma vie est agréable, mes recherches professionnelles ont été concluantes, et qui plus est, ma vie sexuelle est extraordinaire... (bon, vous me direz, ce dernier passage n'est pas forcément nécessaire, mais c'est juste pour vous taquiner un peu et souligner une nouvelle fois qu'un justicier orthographique insomniaque ne doit connaître le plaisir que par un onanisme... que l'on retrouve d'ailleurs dans votre style d'écriture). Je me rends compte que mon propre style verse désormais dans l'attaque personnelle, ce que je m'étais pourtant promis de ne pas utiliser. Et puis merde, c'est pas bien grave tout ça, étant donné que l'on avance tous masqués dans cet univers dont je ne suis pourtant pas friand d'habitude. Et oui, sachez le cher ou chère MD, je suis un néophyte du web 2.0, lui préférant encore la communication directe avec l'humain (c'est d'ailleurs mon métier!). Je reconnais tout de même à ce phénomène des blogs une possibilité de liberté qui me semble salvatrice, mais qui se trouve vite gâchée par des discours réacs, très sarkozystes d'ailleurs.
Bon il est temps de faire un petit point orthographe et grammaire: je lance le programme "vérification d'orthographe pour les cons"... qui me dit: "faites des fautes, c'est pas si grave, car si vous faites des fautes, cela signifie que vous êtes en train d'écrire, et n'oubliez pas que c'est en sciant que Léonard de Vinci!".
Je voudrais dire que je me sens un peu responsable de toute cette diarrhée verbale ... Alors si vous pouviez arrêter de tous vous agacer, cela soulagerait ma conscience... Merci
Effectivement. Je ferai juste une citation, tirée d'un entretien avec le linguiste Alain Bentolila (qui ne passe pas precisement pour un attardé nostalgique du beau langage). La créatrice de ce blog, pétrie d'un savoir linguistique très personnel, découvrira que l'on y parle notamment de pauvreté de vocabulaire, de rap, d'illettrisme, d'inégalités, de ghetto et de tout plein de choses comme ça, qui ne sont bien évidemment que des mythes réactionnaires...)
http://www.lexpress.fr/info/france/...
(...)
Mais en quoi la pauvreté du vocabulaire favorise-t-elle le ghetto et le communautarisme?
Il y a une loi simple en linguistique: moins on a de mots à sa disposition, plus on les utilise et plus ils perdent en précision. On a alors tendance à compenser l'imprécision de son vocabulaire par la connivence avec ses interlocuteurs, à ne plus communiquer qu'avec un nombre de gens restreint. La pauvreté linguistique favorise le ghetto; le ghetto conforte la pauvreté linguistique. En ce sens, l'insécurité linguistique engendre une sorte d'autisme social. Quand les gamins de banlieue ne maîtrisent que 800 mots, alors que les autres enfants français en possèdent plus de 2 500, il y a un déséquilibre énorme. Tout est «cool», tout est «grave», tout est «niqué», et plus rien n'a de sens. Ces mots sont des baudruches sémantiques: ils ont gonflé au point de dire tout et son contraire. «C'est grave» peut signifier «c'est merveilleux» comme «c'est épouvantable».
On vous dira que, dans les banlieues, on invente aussi des mots nouveaux qui sont, eux, très précis.
C'est de la démagogie! Ces néologismes sont spécifiques des banlieues et confortent le ghetto. L'effet est toujours centrifuge. Les enfants des milieux aisés vampirisent le vocabulaire des cités, mais ils disposent aussi du langage général qui leur permet d'affronter le monde. L'inverse n'est pas vrai. Arrêtons de nous ébahir devant ces groupes de rap et d'en faire de nouveaux Baudelaire! La spécificité culturelle ne justifie jamais que l'on renonce en son nom à des valeurs universelles. Cela est valable pour l'excision, la langue des sourds comme pour le langage des banlieues. Dans une étude récente en Seine-Saint-Denis, on a demandé à des collégiens ce que représentait pour eux la lecture. Plusieurs ont fait cette réponse surprenante: «La lecture, c'est pour les pédés!» Cela signifie que, pour eux, la lecture appartient à un monde efféminé, qui les exclut et qu'ils rejettent. Accepter le livre et la lecture serait passer dans le camp des autres, ce serait une trahison.
(...)Fin de citation.
Vous illustrez très bien deux aspects des blogs et d'internet en général: la connivence d'une part et le fait qu'il est possible de tout y dire sans contrôle, y compris les pires énormités, comme par exemple que "langue ecrite et langue parlée ça n'existe pas" (que vos lecteurs tapent simplement sur Google "langue écrite + langue parlée", ils verront apparaître une foule de sites spécialisés sur ce sujet...et se feront une idée de la valeur de vos affirmations péremptoires!)
Vous pourrez pour le reste répondre à ce professeur de linguistique directement,cela l'amusera énormément.
Enfin souvenez vous à l'occasion que le fait d'exercer votre activité en banlieue ne vous donne pas une légitimité automatique en matière de discours sur la banlieue.
Les nombreux lecteurs que je vous souhaite auront découvert grâce à vous que "classe moyenne" était une insulte. C'est une grande première.
Clin d'oeil à Mlle Vengeure, j'utilise le mot logorrhée de préférence à l'expression diarrhée verbale. C'est plus joli et ça fait cultivé. (Décidément je suis d'un méprisant aujourd'hui... )
Inutile de me répondre. Mlle Vengeure masquée a raison et n'a rien à craindre pour sa conscience, pas plus que Jaja pour sa destinée...
Qui veut continuer l'histoire du jeune de 26 ans ?
Vous citez longuement cet article publié en 2002 - année de sinistre mémoire...
Alain Bentolila s'en prend "aux pédagogues qui ont renoncé à leur mission" et "aux démagogues qui s'extasient devant la pseudo-culture des cités".
Je ne suis ni pédagogue ni démagogue, mais seulement une bibliothécaire qui a pour mission d'accueillir tous les publics, y compris ceux qui considèrent que la lecture c'est pour les "bouffons". Avec ceux-là, j'utilise, modestement, tous les moyens à ma disposition pour les conduire vers les livres - il y a parfois de petits miracles. Périodiques, mangas, adaptations cinématographiques de grands textes littéraires, textes enregistrés, tout est bon. J'ai la chance de travailler dans une bibliothèque que les jeunes fréquentent volontiers et j'ai beaucoup de plaisir à travailler avec eux. Il me semble essentiel, au quotidien, d'établir le dialogue, de garder le contact. C'est parfois difficile : certains, c'est vrai, parlent un français qui n'est pas tout à fait le mien, beaucoup sont bilingues et ont du mal à se situer entre leurs deux langues. Généralement, ils font des efforts... et moi aussi. Je sème des petites graines, elles germent ici ou là.
En ce qui concerne les problèmes d'illettrisme, nous travaillons régulièrement avec des associations du quartier ; nous travaillons aussi beaucoup avec les établissements scolaires.
Pour le rap, je n'approuve pas les propos d'Alain Bentolila : écoutez donc, si vous en avez le temps, Axiom ou Rocé, vous serez peut-être surpris(e).
J'ai une petite phrase en tête : "Il faut aller à l'idéal et comprendre le réel" - je ne sais plus qui en est l'auteur.
N.B. : je ne pensais vraiment pas que ce blog deviendrait un lieu de débats sérieux ; pour moi il est plutôt un lieu de divertissement, que je revendique comme tel. Gkri kom je veux, quoi !
Cordialement tout de même
mon copain Jean-Pierre Cavaillé a, dans un billet de son blog, expliqué l'infamie des théories de Bentolila... je me permets de livrer ici ses explications. JP Cavaillé est professeur à l'EHESS (il enseigne cette année à l'université de Florence), historien de la philosophie et des intellectuels (pour résumer grossièrement). Et il fait des fautes d'orthographe, incroyable non?
"Alain Bentolila, quant à lui, identifie le foyer du mal : la banlieue, la « cité » dont il dresse un tableau linguistique tout autant apocalyptique et, qu’il le veuille ou non, proprement infamant. La communication des jeunes des cités serait, selon lui, marquée au fer rouge de la pénurie et de l’imprécision. Il parle de « populations » en pleine déshérence, qui savent de moins en moins « qui » elles sont, « d’où » elles viennent et « où » elles vont (mais leur a-t-il demandé ?) souffrant de déficiences linguistiques gravissimes qui les avoisinent de la barbarie… le tableau est effrayant, absolument fantasmatique et ne repose sur aucune espèce de données objectives, en dehors des difficultés scolaires avérées dont on peut donner de toutes autres raisons sociales et psychologiques. De la part d’un linguiste ou prétendu tel cela est tout de même pour le moins étonnant, mais dans ce domaine il ne faut s’étonner de rien. Encrevé rappelle dans sa réponse que conclure de l’échec scolaire et de l’inégalité linguistique (au sens d’une inégalité sociale des variétés de langue, égales par ailleurs pour le linguiste qui les étudie) à l’inégalité cognitive ne fait que rajeunir la « vieille théorie, aujourd’hui abandonnée par tous les spécialistes, du ‘handicap linguistique’ des locuteurs socialement les plus défavorisés ». William Labov et ses collaborateurs ont depuis longtemps mis à mal cette théorie défendue dans les années 60 par le psychosociologue Basil Bernstein, en établissant que « l’échec linguistique dans la situation scolaire est un indicateur très insuffisant des capacités linguistiques et cognitives des enfants vivant dans un milieu culturel sans rapport avec la culture scolaire ». Il renvoie Bentolila à la lecture des ouvrages importants de Labov lui-même, Logic of Non-Standard English (1970) et Language in the Inner City (1974) et de Herbert Ginzburg, The Myth of the Deprived Child (1972). Mais le mythe a la peau dure, surtout lorsqu’il sert, en contre partie, à flatter des convictions de classe. Car, sous couvert de s’insurger contre les conditions faites aux plus pauvres, Bentolila impose sans pudeur ni retenue aucune, de grossières convictions de classe : « Certains enfants ont eu la chance qu’on leur ait donné le goût de l’exigence, l’appétit de la précision ; d’autres ont dû se réfugier dans le flou et le banal pour ne pas s’exposer, pour ne pas se dévoiler au monde qu’ils pensaient hostile et dangereux. L’imprécision des mots lorsqu’elle est systématique va de pair avec l’insécurité linguistique et sociale ». Le lien est ainsi établi entre une prétendue déficience linguistique et l’insécurité, donc la criminalité. La stigmatisation culturelle et sociale ne saurait être plus lourde et surtout plus gratuite, car Bentolila avance de manière obsessionnelle le critère de l’imprécision du vocabulaire, mais justement avec une totale imprécision ! Car il ne fournit aucune donnée, aucun argument permettant de montrer que le langage des jeunes des « cités » est effectivement affecté de cette imprécision et pauvreté viscérales qu’il déplore avec tant de véhémence. Imprécision, dit-il, de leur vocabulaire, du mot « bouffon » par exemple, de « cool », de « niquer » (tels sont quelques-uns des mots retenus comme significatifs)... Dans leurs contextes d’énonciation, il est pourtant facile de montrer que ces termes sont d’une précision redoutable ; et personne ne s’y trompe, aucun des locuteurs ne se demande ce qu’ils veulent vraiment dire en les entendant ou les disant… Si l’un d’entre eux (à Dieu ne plaise), traitait Bentolila de « bouffon » en l’entendant disserter sur sa manière de parler, cela aurait pour lui et ses amis un sens très précis, n’en doutons pas ! Évidemment une injure ne tient pas lieu de critique argumentée, mais cela est une autre question, et celle-ci est tout autant effective, mais avec des mots et tournures qui ne sont bien sûr pas ceuxque Bentolila reconnaît comme pertinentes… Pour le coup, c’est lui qui montre une incapacité radicale à sortir de sa propre variété linguistique et de son microcosme social pour appréhender la différence autrement que de manière négative. Un exemple d’ailleurs m’a frappé. Pour montrer que « plus la fréquence d’utilisation d’un mot est grande, moins son pouvoir d’information est élevé » (axiome à mon sens absurde, parce qu’un mot n’a de toute façon de signification, plus ou moins précise, que dans le contexte des énoncés, et la fréquence d’utilisation n’entre nullement en compte), il prend le mot « morigéner », par opposition à « gronder ». Du plus loin qu'il m'en souvienne, voilà un mot que je ne me rappelle pas avoir jamais entendu autour de moi, ni dans ma famille, ni même dans la bouche de mes amis ou collègues de travail ; je l’ai lu, certainement, en n’étant jamais sûr de ce qu’il signifie exactement et l’usage que je pourrais en faire ne manquerait pas d’être en effet imprécis. Même si j’ouvrais d’abord le dictionnaire, mes interlocuteurs seraient étonnés (à mon tour de passer pour un « bouffon » !) et il y aurait de fortes chances pour qu’ils trouvent le terme nébuleux. Il ne me semble donc pas que je perde quoi que ce soit à ne pas l’employer dans ma conversation, ou bien, tout au plus, comme marqueur, pour faire le malin ou ironiser.
Bentolila défend donc les mots rares – morigéner plutôt que gronder – et stigmatise le parler des banlieues pour sa pauvreté et son imprécision ; Orsenna décrète la « laideur » du mot « écrivaine » ; Borzeix parle des « vulgarités et complaisances » charriées dans les « blocs-notes électroniques » (sic), certes pour y voir la renaissance possible d’une « nouvelle conversation à la française » (encore un mythe auquel il faudra torde le cou !)… Ces signes épars sont éloquents : ils montrent à quel point ces trois auteurs se tiennent dans un tout petit monde, avec ses critères propres de distinction sociale (esthétiques, culturels, politiques..), dont nous sommes nombreux, très nombreux à être exclus. Nous qui n’utilisons jamais le mot « morigéner », qui ne comprenons pas, mais alors pas du tout en quoi il est laid de dire « écrivaine » et qui ne voyons pas en quoi le blog, pardon « le bloc-note électronique », est plus vulgaire ou complaisant que tout autre forme d’expression, nous sommes décidément ailleurs, à la fois dans l’infra-monde des particularismes vernaculaires et dans le macrocosme des échanges plurilingues. Pour nous libérer du poids symbolique que continuent à faire peser sur notre parole et nos textes les arbitres des élégances parisiennes et les Caton du vocabulaire, maîtres de morale linguistique, pour nous passer d’eux et de leurs livres, il suffit de regarder ailleurs, plus loin et plus près de nous, rien n’est plus simple, et surtout – plus difficile, il est vrai – d’affûter nos armes critiques."
JP Cavaillé, http://taban.canalblog.com/archives...
"Il faut aller à l'idéal et comprendre le réel", c'est de Jean Jaurès...
@ Jaja
T'as du style, Jaja ! Du souffle !
Je vais jouer à Inspecteur Gadget (dommage que je n'aie pas la musique...) : continue à fréquenter une bibliothèque, mais n'oublie pas de ramener tes documents à la date voulue, ça t'évitera de te faire engueuler...
Bientôt plein de Jaja Jr. ? Apparemment, tu t'y emploies ! Faudra pas oublier de les inscrire à la bibli !
@Mademoiselle Vengeure masquée
Y'a du débat et j'aime ça...
@Frich
Merci pour ce point de vue. Je visite souvent le blog Mescladis e cops de gula (http://taban.canalblog.com/), qui m'avait été recommandé par un collègue. J'apprécie son approche très vivante et ouverte des questions linguistiques
bon là ça commence à être dingue ce débat
à thécaire : je sais bien que tu aimes le débat et c'est pour ça qu'on t'aime aussi
à MD : je n'ai pas utilisé le terme logorrhée que je connais (moi aussi je me la pète) car je m'attendais à une analyse détaillée du terme et que ça m'agaçait d'avance
à Jaja : ne ramène pas les livres trop tôt non plus sinon j'ai pas le temps de les lire
à frich : pour Jean Jaurès merci j'allais le dire
à tous : mon pseudo c'est melle le vengeur et pas melle vengeure et j'y tiens
bise à tous
sur ce, bonne soirée, je vais regarder Dr House
Le doute s'empare de moi :
Ne devrais-je pas plutôt dire : "sur ce, bonne soirée , je vais regarder Docteur Maison"?
mlle le, tu te la pètes pas trop et je t'aime aussi. Y'a concert de violon cet après-midi dans ma bib ; tu viens ?
Moi, c'est Madame Thécaire, pas "thécaire". Sinon, tu te fé engueulé